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mercredi, 13 novembre 2019
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Les César sans Roman Polanski. Comment la France a initié un scandale

Nadezhda Driamina, traduction de Jasmine Beaune10:57, 27 janvier 2017CulturesImprimer

Un scandale plane sur la 42ème cérémonie des César. La légende mondiale du cinéma Roman Polanski a refusé de présider la cérémonie des César sous la pression du public évoquant l’accusation de viol sur une mineure du réalisateur et le fait qu’il se cache de la justice américaine depuis près de 40 ans.

Photo: wikipedia

Les vainqueurs ne seraient-ils pas jugés? Les génies sont-ils infaillibles? Le talent excuserait-il tout?

Ces questions agitent la société française depuis que Roman Polanski a été désigné président de la cérémonie des César. Les passions ne cessent de se déchaîner après que le réalisateur franco-polonais ait décliné l’offre de l’Académie française de Cinéma. Les représentants de l’élite culturelle du pays et les militants des droits des femmes, défendus par beaucoup de Français, s’affrontent.
Rosemary’s Baby, le Bal des vampires, Chinatown, Répulsion, le Pianiste, pour lequel Polanski a reçu un Oscar en 2003, tous ces films ont à jamais gravé le nom de Polanski dans l’histoire du cinéma. Nom qui s'avère être au cœur du débat d'aujourd'hui, tout comme il y a quarante ans.

L’art au-dessus des lois

En 1977, Polanski a été accusé de viol sur un mannequin de 13 ans, Samantha Geimer. Selon les éléments de l’affaire, il aurait donné à la plaignante une coupe de champagne contenant de la drogue, puis il l’aurait forcé à avoir des relations sexuelles. L’accusé a même fait des aveux en échange d’une réduction de peine, bien que dans son autobiographie, il écrit qu’entre lui et Samantha il y avait une prétendue « tension érotique » et déclare : « il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais finir en prison pour avoir fait l’amour ». N’ayant pas attendu le verdict, qui n’aurait évidemment pas été en sa faveur, Polanski a quitté les États-Unis. En vertu de la loi américaine en matière de crime, la prescription ne s’applique pas pour un accusé ayant fui le pays.

Le Royaume-Uni, la Pologne et la France considèrent Polanski comme faisant partie du patrimoine national du cinéma et refusent d’extrader l’accusé aux États-Unis. Qui plus est, en 2014, la bienveillante France lui a décerné un César pour son film la Vénus à la fourrure.

Cette année, les principaux candidats à l’équivalent français des Oscars sont les films Frantz de François Ozon et Elle de Paul Verhoeven qui ont reçu 11 nominations. L’intrigue de ce dernier se déroule autour du viol de l’héroïne joué par Isabelle Huppert. C’est peut-être une coïncidence, mais cette année, c’est Polanski qui a été choisi comme président des César. Les appels au boycott de la cérémonie et l’indignation du public sur les réseaux sociaux ont forcé le réalisateur de 83 ans à refuser l'invitation. Son avocat a déclaré que Polanski était attristé par « ses attaques infondées envers lui et sa famille ».

Le boycott des César

Les militants du mouvement féministe Osez le Féminisme sont les premiers à s’être révolté. Son porte-parole Claire Serre-Combe a qualifié la nomination de Polanski « d’insulte à toutes les victimes de la violence sexuelle ». « La qualité de son travail n’est rien comparé au crime qu’il a commis » a-t-elle ajouté.

En parallèle, le site cange.org a lancé une pétition qui a été signée par plus de soixante mille personnes. « Roman Polanski, parce qu’il est copain avec la crème du cinéma, bénéficie depuis belle lurette d’une protection scandaleuse en France » peut-on lire sur le site.

Le hashtag #BoycottCésar a vite été repris par les utilisateurs des réseaux sociaux. « Notre société tolèrerait-elle la pédophilie ? C’est scandaleux ! », « Bonne nouvelle : un criminel recherché par Interpol présidera les César ! », « Une honte pour un pays qui crache sur les victimes de la violence. », Facebook et Twitter regorgent de milliers de messages de Français indignés.

La scène politique n’est pas en reste, la ministre des Familles, de l’Enfance et du Droit des femmes Laurence Rossignol a déclaré que la nomination de Polanski en tant que président de la cérémonie s’inscrit selon elle « dans une espèce de banalité à l’égard du viol. », « Ce que les féministes désignent comme étant la culture du viol dans laquelle nous évoluons».

Le droit à l’oubli

Pour le président de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma Alain Terzian, le choix de Polanski était un choix évident, car « c’est une grande figure mondiale du cinéma ». « Le seul regard que nous devions avoir, c’est le regard sur les artistes et leur travail»,  explique Terzian.

De nombreuses personnalités de la culture ont exprimé leur soutien au réalisateur. Parmi eux, les acteurs Alain Delon et Gilles Lellouche, la réalisatrice Danièle Thompson, la présentatrice de télévision Isabelle Giordano et la chanteuse et actrice Emmanuelle Seigner. Dans sa lettre, le réalisateur Jean-Marie Besset a sévèrement répondu aux critiques envers Polanski : « le pays des libertés où, comme Oscar Wilde avant lui, il s’est réfugié, où il poursuit son œuvre, cet acharnement, cette traque, sont une infamie et un déshonneur».

La ministre de la Culture Audrey Azoulay a pris parti pour la légende du cinéma, en déclarant que « la victime elle-même (Samantha Geimer — remarque de l’auteur) a demandé à ce que l’affaire ne soit plus l’objet de débat public et que la procédure, dont la justice avait été saisie, soit close ».  Aurélie Filippetti, son prédécesseur au poste de ministre, exprime sa solidarité avec Audrey Azoulay et déclare : « C’est un très grand réalisateur », « C’est quelque chose qui s’est passé il y a quarante ans. On ne peut pas à chaque fois relancer cette affaire ». Plus tard, sur son compte Twitter, elle a précisé qu’elle ne défendait pas le droit à l’oubli : « Pardonner ne signifie pas oublier. Je ne suis pas son avocat ».

Beaucoup ont préféré adopter un silence neutre. Un célèbre acteur, qui a demandé à rester anonyme, a déclaré dans une interview pour le journal Le Parisien « Personne ne veut dire du mal de Polanski parce qu’il est une icône et que tous les acteurs rêvent de tourner avec lui. Si un comédien le critique, il va passer pour un traître dans le milieu ».

Fin de la tolérance française

Polanski, dans son œuvre autobiographique, évoque le fait qu’il a « fuit en France où on le laisse enfin en paix ». « En général, la presse et l’opinion publique française se montrèrent beaucoup moins sévères que leurs homologues américaines. » écrit-il.
Cependant, « Roman by Polanski » a été écrit il y a plus de 30 ans. Aujourd’hui, il est peu probable que l’auteur écrive la même chose.

Alors, pourquoi la société française s’est-elle soudainement rappelé tous les péchés de cette légende du cinéma ?

« Dans la France des années 1970, les relations sexuelles avec des mineurs n’étaient pas forcément taboues, du moins quand elles étaient consenties… », explique le sociologue Eric Fassin

La France a toujours été considérée comme un pays d’exception sur le plan culturel, où l’art a une grande liberté, et n’a donc pas de cadre rigide. En effet, ce pays est tellement scrupuleux envers les artistes, qu’il est prêt à lui pardonner beaucoup de choses, si ce n’est tout. Mais il semble que ce temps soit révolu.

L’égalité de tous devant la loi et le respect des droits de l’Homme prend de plus en plus de place dans l’idéologie de la société française. Le pays est prêt à rompre avec l’idée « d’exception » et même à la conviction que les péchés peuvent être pardonnés au nom de l’art intemporel.[/lang_fr]

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