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vendredi, 27 novembre 2020
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A « la brillante mémoire de Marie Bashkirtseff »

par Tatiana Mojenok-Ninin14:07, 3 novembre 2020Russie IciImprimer

Le 31 octobre est la journée de la mémoire, de « la brillante mémoire » selon Marina Tsvetaïeva, d’une jeune fille étonnante, peintre et sculptrice, écrivaine et chanteuse, Marie Bashkirtseff (1858—1884).

Couverture du livre « L’Elue du Destin. Marie Bashkirtseff » / Т. Schvets red. — М., 2008. Photo V. Ninin.

« Je ne l’ai vue qu’une fois,
Je ne l’ai vue qu’une heure
Je ne l’oublierai jamais... ».

François Coppée

Muse du Siècle d’argent en Russie, elle fut admirée par Valeri Briussov, Velimir Khlebnikov, Lubov Gourevitch (une auteure qui la première traduisit le Journal de Marie en russe en 1893), et Sergueï Andreevski, un poète et « l’un des patriarches de la Décadence russe » (V. Piast).

En France, d’abord reconnue tel un mythe de fin-de-siècle, « patronne du nouveau Montparnasse» (Ferdinand Bac), «une créature blanche de la Belle Epoque » (Guillaume Hanoteau), elle se transforma dans les années 1920 en l’une des héroïnes les plus à la mode de cette époque de « garçonnes » émancipées. Armand Lanoux, dans son livre « Paris 1925 », cite parmi les premiers personnages qui ont inspirés les « folles années » Marie Bashkirtseff, « Notre-Dame du sleeping-car » selon la formule de Maurice Barrès.

A une époque plus proche de nous François Mitterrand s’intéressa à la personnalité de Marie car il aimait les cimetières, et Jacques Chirac parce qu’il aimait la Russie.

Chapelle de Marie Bashkirtseff au cimetière de Passy, 1 nov. 2020. Photo V. Ninin

La chapelle de Marie Bashkirtseff, un véritable mausolée, fut construit selon la volonté de la défunte d’après le projet d’Emile Bastien-Lepage, le frère de Jules, peintre. «Ensuite, écrivait-elle dans son testament rédigé le 22 juillet 1884, on me construira une espèce de chapelle. M. Emile Bastien-Lepage en sera l’architecte. Dans les environs des Champs-Elysées, j’y tiens expressément». Cet ouvrage monumental néo-byzantin étonne, stupéfie, invite à prendre la plume.

Albéric Cahuet, auteur des romans « Moussia ou la vie et la mort de Marie Bashkirtseff » (1926) et « Moussia et ses amis » (1930), écrivait dans un article consacré spécialement à la description de son tombeau : « Sa sépulture s’élève orgueilleusement au-dessus de toutes les autres tombes. Marie Bashkirtseff est là, chez elle, son atelier reconstitué, avec ses chevalets, ses palettes, les meubles, les menus objets familiers, les dernières œuvres ébauchées de la morte [Il s’agit des « Saintes femmes » dont l’esquisse se trouve à l’intérieur de la chapelle]. Un buste en marbre... Marie, semble-t-il, n’a pas cessé de vivre sa vie artistique et mondaine».

Fleurs au pied de la chapelle, 1 nov. 2020. Photo V. Ninin

Le poète Sergueï Andreevski (1847—1919) inspiré, lui aussi, par la visite du cimetière de Passy, consacra en 1891 un essai à Marie Bashkirtseff dans son « Livre sur la mort ». Celle qui, sur les pages de son Journal, se trouvait souvent malheureuse et triste, ne pouvait que l’inspirer. Ainsi, cette remarque de Marie : «J’aime pleurer, j’aime m’abandonner au désespoir, j’aime à être troublée et malheureuse… » (30 mai 1884) est proche de la poésie d’Andreevski qui se plaignait dans « Les Ténèbres » :

Mon âme est déserte,
Mon cœur est froid,
Je m’ennuie aujourd’hui comme hier,
Et mes pensées sont comprimées par le spleen lourd comme un marteau.

 Les mêmes sentiments de tristesse et de mélancolie nourrissent leur œuvre littéraire.

Cependant et heureusement pour nous, Marie aimait non seulement « pleurer » mais aussi créer ! Le catalogue de son exposition posthume organisée en 1885 par l’Union des femmes peintres et sculpteurs comptait cent peintures, six pastels, trente-quatre dessins, quatre-vingt-quatre études d’après modèle et cinq sculptures, et son exposition au musée Russe de Leningrad en 1929 occupait cinq salles ! Mais peu de choses nous sont parvenues. Ecoutons Olga Tchiumina (1858—1909), poétesse de talent et traductrice, qui composa en 1899 un sonnet « A la mémoire de Marie Bashkirtseff » :

Autour d'elle, ses créations :
Rangées de peintures, œuvres ébauchées,
Où de la toile regardent le spectateur
Les incarnations vivantes de ses idées.
De petits drames de la vie des pauvres,
Peints et capturés dans la nature,
Où tout vit : visages et figures
Et parle avec plus d’éloquence que les mots,
Jusqu’aux scènes merveilleuses des légendes évangéliques
Ou de l’épopée fatale de Rome
Et de la Grèce : tout le cycle de ses créations
Est imprégné d'une même vérité.
« Les Saintes femmes », « César », « Nausicaa »...
Partout est la pensée, partout est l'âme vivante.

 Il s’agit ici notamment de son « Meeting » qui jusqu’il y a peu figurait sur les cimaises de la salle Naturalisme du musée d’Orsay, près des « Foins » de son cher J. Bastien-Lepage, et de la sculpture « Douleur de Nausicaa » qui est toujours exposée au même musée dans un intérieur Art Nouveau où elle s’inscrit parfaitement.

Salles d’Art Nouveau au musée d’Orsay. A gauche, une statuette en bronze de M. Bashkirtseff « Douleur de Nausicaa ». Photo T. Mojenok-Ninin

Marie Bashkirtseff possédait plusieurs talents – « Dieu lui donna trop ! Et laissa trop peu ! [d’années de vie] » (M. Tsvetaïeva) mais il me semble que son don principal fut et reste l’art d’inspirer et d’enthousiasmer des personnes très différentes, connues et inconnues. Elle a offert des années d’heureux travail à ceux qui étudient sa vie et son œuvre, publient, traduisent et commentent son Journal.

Ce sont en premier lieu les membres de la Fondation de la Renaissance de la mémoire de Marie Bashkirtseff dirigée par Tatiana Schvets, qui a tellement fait pour la reconnaissance de Marie, et du Cercle des Amis de M. Bashkirtseff présidé par Jean-Paul Mesnage. Le Cercle a compté parmi ses membres Simone Fayard, une remarquable chercheuse qui connaît « sur le bout des doigts » la biographie de la famille Bashkirtseff, de ses proches et descendants, Ginette et Vespasien Apostolescu qui ont consacré leur travail à la publication de la version complète du Journal, Raymond de Ponfilly, brillant connaisseur et admirateur de la culture russe, auteur du « Guide des Russes en France », l’historien Michel Fleury, vice-président de la Commission du Vieux Paris…

Pastel de M. Bashkirtseff « Parisienne (Portrait d’Irma) » exposé dans la première salle de l’exposition «L’art du pastel de Degas à Redon» au Petit-Palais en 2017—2018. Photo T. Mojenok-Ninin

L’œuvre de Marie Bashkirtseff est l’objet des études d’une parisienne ukrainienne, Tetiana Zolozova-Le Menestrel, d’une Suissesse, Maï Perben, d’un Argentin, José Horacio Mito, d’un professeur de Nouvelle-Zélande, Joel L. Schiff – qui a créé une nouvelle espèce d’orchidée en l’honneur de Marie – et de Béatrice Debrabandère, ancienne conservatrice du musée Jules Chéret à Nice.

J’ai eu de la chance de participer avec elle à la préparation de l’exposition unique de Marie Bashkirtseff à Nice en 1995 où furent présentés « L’atelier de Julian » du musée de Dniepropetrovsk, le fameux « Parapluie » et d’autres toiles du musée Russe de Saint-Pétersbourg, « Georgette » du musée de Nérac, « Parisienne (portrait d’Irma) » du Petit-Palais, « Un meeting » d’Orsay, un « Portrait de femme » de la Pinacothèque nationale d’Athènes et le magnifique « Autoportrait » du musée de Nice. Le catalogue de cette exposition est depuis longtemps une rareté bibliographique. Vraiment la géographie aussi bien des lieux de conservation des œuvres de Marie que des pays où résident les chercheurs impressionnent !

Livre de Joel L. Schiff avec la reproduction du tableau de M. Bashkirtseff « Le portrait d’une jeune femme lisant le roman d’A. Dumas-fils « La question du divorce ». Photo T. Schvets

Le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff, créé le 31 octobre 1985, a la tradition de se réunir chaque année au cimetière de Passy le jour de l’anniversaire de sa mort pour fleurir sa tombe. Malheureusement, il est toujours impossible de pénétrer à l’intérieur de la chapelle. Le dernier tableau de Marie et ses autres souvenirs y demeurent sans aucun soin ni traitement adapté. Ce que l’on peut apercevoir à travers les portes vitrées est en triste état, poussiéreux, humide, à l’abandon.

A ce propos, je me rappelle bien encore l’automne 1991 quand, lors de mon tout premier séjour à Paris, l’employé du cimetière, très aimable, m’avait ouvert avec plaisir la porte de la chapelle et donné la carte de visite du Cercle. Ainsi ai-je pu faire la connaissance de Ginette Apostolescu, Raymond de Ponfilly et Michel Fleury. Puis chaque année nous nous réunissions au cimetière et déjeunions ensuite dans un restaurant du Marais.

Intérieur de la chapelle éclairé par le soleil, oct. 2014. Photo N. Schvets

En octobre 2009 et en 2014 Tatiana et Nikolaï Schvets sont venus à Paris accompagnés de quelques amis et membres de leur Fondation. Tatiana a organisé de belles cérémonies avec le service orthodoxe de « panikhide » (office des morts) au cimetière, et des soirées en mémoire de Marie à la Maison du Livre russe près du Louvre en 2009 et au Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC) rue Boissière en 2014 (L’Observateur russe y avait consacré un article). Evgueni Ouchomirski, un chercheur de New-York, écrivait à propos de la rencontre de 2009 : « Une prière retentit et, à un moment donné, une brise arriva, soufflant les bougies. Elle est apparue soudainement avec le début de la prière et s'est terminée en même temps qu'elle. Je suis sûr que c'était elle, Maria... Elle, reconnaissante, a marqué sa présence et d’une petite étoile, montée au ciel, a continué son chemin… » (journal «New-York du soir», оct. 2013).

Tatiana Schvets est sûre elle aussi que Marie continue à envoyer « des signes de reconnaissance » à ceux qui pensent à elle. Ainsi, en 2014, « après le service commémoratif, alors que tout était terminé, un dernier rayon de soleil traversa l'ombre des arbres et pénétra dans les profondeurs de la chapelle, mettant en lumière une partie du tableau représentant la grotte dans laquelle le Christ était enterré. Cela n'a duré que quelques minutes », — se rappelle Tatiana mais Nikolaï, son mari, a eu le temps de le fixer en photo.

Gerbe de la part du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff, 1 nov. 2020. Photo V. Ninin

Cette année encore nous voulions, avec mes amis parisiens qui aiment la culture russe et sa « petite particule », Marie Bashkirtseff, nous réunir au cimetière. Le début du nouveau confinement a perturbé nos projets, et c’est tous les deux avec mon mari que nous nous sommes rendus à Passy. Nous y avons déposé une orchidée blanche et photographié la gerbe envoyée par le Cercle. Marie aimait beaucoup le blanc…

 

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Un commentaire

  1. Рashkova Liudmila dit :

    Спасибо за интересную статью, публикацию фотографий малоизвестных картин Мари Башкирцевой, а главное — за память о замечательной талантливой художнице!

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