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Француз на Камчатке

22 июня 2014

Рассказывает Франсуа Буайе.

Раньше Франсуа делал переводы для «Русского очевидца». Весной этого года он был приглашен Камчатским государственным университетом им. Витуса Беринга в качестве стажера на факультет европейских языков. Франсуа помогал студентам всех уровней обучения, для которых французский являлся вторым языком.

Своими впечатлениями о трехмесячном пребывании на краю земли Франсуа Буайе поделился с нашим изданием.

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Le Kamtchatka! D’après les écrans de contrôle de l’avion dans lequel je suis assis depuis bientôt 8 heures, nous survolons enfin la presqu’île. Alors que le grand Boeing débute sa phase d’approche vers l’aéroport, je tente d’entrevoir à travers mon hublot les volcans dont on m’a tant vanté la beauté

C’est peine perdue: des nuages denses et lourds gênent la visibilité. Même une fois sur le plancher des vaches, dans le bus coréen qui m’amène jusqu’au bâtiment de distribution des bagages, il m’est impossible de deviner quelques reliefs que ce soit. Heureusement, le chauffeur du bus connaît la manœuvre et contourne avec adresse le vieil aéroport international de Petropavlovsk-Kamtchatski. Ses murs arborent la coloration jaunâtre que prennent souvent les bâtiments fatigués et qui tranche bien sur le blanc cassé de la neige et le gris cendré du ciel. De grands arbres nus et une poubelle en flammes constituent le principal décor de la place principale. A première vue, autour de moi s’étale un paysage typique de fin d’hiver russe tel que j’aurais pu le voir en Russie d’Europe, à Pskov ou à Kaliningrad, avec des gens ordinaires (qui conservent, ici aussi, la mauvaise habitude de ne pas éteindre leurs mégots de cigarette avant de les jeter dans les poubelles). Mon stage au Kamtchatka commence bien.

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Certains petits signes, devenus invisibles aux yeux des habitants permanents, m’indiquent pourtant que l’endroit n’est pas si banal. Mes yeux, même embrumés par 11 heures de décalage horaire, relèvent pêle-mêle : la présence aux niveaux des portes d’entrée de curieux panneaux de bienvenue en forme de saumons, l’emplacement inhabituel du volant dans la plupart des voitures et l’absence apparente de trottoirs le long de l’avenue (on les devine sous les congères qui prennent ici des dimensions impressionnantes). Fatigué et désorienté, l’esprit humain devient hypersensible et développe une capacité à graver durablement le souvenir de détails insignifiants qui m’amuse toujours.

Fort heureusement, des étudiants de l’Université d’Etat du Kamtchatka (Vitus Bering), où je vais effectuer mon stage durant 3 mois, sont venus m’accueillir et se proposent de me conduire directement à Petropavlovsk-Kamtchatski, la capitale administrative du kraï du Kamtchatka. La ville se trouve en effet à une trentaine de kilomètres plus à l’est de l’aéroport et la perspective de prendre le bus avec 25 kilos de bagages sur le dos ne m’enchantait guère. Après 1 heure de zigzag entre les nids de poule et les plaques de verglas, nous arrivons enfin à bon port. Si j’avoue détester les automobilistes russes lorsque je suis piéton, je ne peux que les admirer lorsque je suis passager : au Kamtchatka plus qu’ailleurs, les gels et les dégels successifs ont détérioré l’asphalte et parsemé les routes d’ornières. N’en déplaise aux écologistes, le 4×4 y est de rigueur.

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Ce n’est qu’une fois dans ma petite chambre universitaire, assis à mon nouveau bureau, que me vient à l’esprit la terrible question : « Mais qu’est ce que je fais là ? ». Non pas que la France me manque déjà mais la transition a été rude et j’ai de la peine à réaliser ce qui m’arrive. A peine ai-je eu le temps d’avaler mon petit déjeuner à Paris que je me suis retrouvé catapulté à l’autre bout de l’Asie, à l’aube du jour suivant. Pendant 3 mois, du 1er mars au 1er juin, je vais en effet être stagiaire à la faculté des langues européennes de l’Université d’Etat du Kamtchatka Vitus Bering. J’y exercerai les fonctions d’assistant auprès d’étudiants de 1ère, 2ème, 3ème, 4ème et 5ème années, pour qui le français n’est qu’une deuxième langue étrangère.

Une semaine d’adaptation me sera nécessaire pour amortir les effets du décalage horaire : les premiers jours, je lutte pour maintenir les yeux ouverts en face de mes étudiants. Le choc culturel met, quant à lui, un peu plus de temps à s’estomper. A Petropavlovsk-Kamtchatski, je ne retrouve pas les points de repères qui m’avaient jusqu’à maintenant aidé à m’orienter dans les villes de Russie. L’absence de gare ferroviaire, autour de laquelle gravite habituellement les commerces me trouble tout particulièrement. Le Kamtchatka n’a en effet jamais été doté de réseau ferroviaire étant donné l’instabilité sismique et les conditions climatiques redoutables du nord du territoire. Depuis la chute de l’URSS et l’abandon des liaisons maritimes entre Vladivostok et Petropavlovsk-Kamtchatski, la seule façon de venir ou de « s’échapper » du Kamtchatka est donc de prendre l’avion : la ligne aérienne qui assure tous les deux jours le trajet jusqu’à Vladivostok entretient encore le lien fragile qui joint la péninsule avec le « continent ».

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Pour un Français qui a toujours été habitué à être au carrefour des « discussions », se retrouver autant en marge du reste du monde s’est révélé assez angoissant, assez oppressant dans les premiers temps. Sans barreaux, sans murs, sans gardiens, le Kamtchatka se trouve être le plus sur des lazarets. Ce sentiment de confinement n’est pas si infondé quand on sait que jusqu’en 1992, la péninsule était zone interdite à toute personne (russe ou étrangère) non munie d’un laissez-passer. Aujourd’hui, l’intense activité sous-marine de l’époque soviétique a cédée la place à une certaine atonie dont témoignent bien les carcasses des bateaux militaires qui pourrissent dans les différentes baies de la ville.

Si d’un point de vue géographique, le Kamtchatka est indéniablement une presqu’île, d’un point de vue économique, c’est bel et bien une île et pour satisfaire tous les besoins essentiels des habitants du kraï, il est nécessaire « d’importer » de Russie ou de Chine les vêtements, les denrées alimentaires ou le carburant. La demande étant forte et l’offre assez restreinte, la plupart des marchandises atteignent des prix exorbitants par rapport au reste du pays. Rappelons ici pour la défense des épiciers que les conditions climatiques du Kamtchatka permettent à peine la culture de la pomme de terre et de la carotte. A l’exception de quelques baies dont on fait des confitures (églantier, airelle, canneberge, chèvrefeuille), aucun arbre ou arbuste n’arrive à accumuler assez d’énergie durant l’été pour donner des fruits à maturité. Quant aux céréales, aucune ne s’est adaptée au milieu, sauf le seigle qui ne pousse que dans les emplacements les plus favorables (zones abritées des intempéries, à proximité de sources thermales). En conséquence, le kilo de concombres du Pakistan se vend 300 roubles, les tomates de Chine sont affichées à 400 roubles du kilo, les pommes polonaises reviennent à 150 roubles, et le litre de lait vaut 70 roubles. Même le poisson et les fruits de mer, que l’on devrait pourtant trouver ici en quantité, ne sont pas donnés : les pêcheries consacrent le plus gros de leurs stocks à l’exportation vers l’Europe et l’Amérique.

Peu de produits proviennent donc de Russie d’Europe. Si la plupart des entreprises moscovites daignent irriguer les régions de Vladivostok et de Khabarovsk de leurs productions, peu d’entre elles jugent nécessaire et avantageux d’intégrer le Kamtchatka dans leurs zones de distribution.

La situation est similaire avec les opérateurs de téléphonie mobile et les fournisseurs Internet. Dans les « grandes villes » du sud (Petropavlovsk-Kamtchatski, Yelizovo, Oktiabrski), la couverture Internet du territoire reste jusqu'à maintenant précaire et permet à peine l’utilisation des messageries et l’accès aux réseaux sociaux. Quant aux villages de la région autonome des Koriaks (plus au nord, vers Ossora, Palana, Tilichiki…), ils n’ont été équipés que deux ou trois ans auparavant et le réseau en est encore aux balbutiements. A l’heure où tous les habitants du pays sont interconnectés (même Magadan est mieux équipé !), le Kamtchatka reste un peu en retrait. Ce retard technologique vient lui aussi alimenter les sentiments d’abandon et d’isolement du reste du pays que j’ai ressenti au début de mon séjour. Le fait d’arriver pour la première fois au Kamtchatka et d’être étranger me rendait peut-être plus sensible à ce genre de sensation.

Mais une fois passée cette semaine d’adaptation, on se rend compte que cette isolation a peut-être joué en la faveur de la presqu’île. C’est l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein.

Suivant le point de vue que l’on adopte, le Kamtchatka peut prendre pour certains la forme d’une étroite prison à ciel ouvert tandis que pour d’autres, il s’apparente à une vaste aire de jeu encore préservée de la pollution, un havre de paix loin de la frénésie des grandes métropoles. Après quatre ou cinq jours de promenade en aveugle dans les rues de la ville, l’aube du sixième jour a fait progressivement disparaître les nuages et j’ai enfin pu admirer le paysage grandiose des alentours, celui pour lequel j’étais (entre autres) venu.

Petropavlovsk est une toute petite ville en superficie mais qui s’étire longuement contre la baie d’Avacha, à proximité de l’Océan Pacifique. Ses quartiers ont la particularité d’être séparés les uns des autres par des collines de 200-300 mètres, qui exigent du piéton pas mal d’efforts pour les gravir mais qui se révèlent être d’exceptionnelles plateformes d’observation une fois arrivé à leurs sommets.

En prenant de la hauteur, on se rend d’ailleurs bien compte de la proximité de la ville avec les volcans actifs. A peine 25 km de forêts séparent les premières habitations des premiers volcans (dits « domestiques ») : l’immense Koriakski, le Kozielski, assez petit en comparaison, et l’Avachinski, en permanence entouré de fumerolles.

Etrangement, devant le spectacle de ces immenses dômes menaçants si proches de la ville, j’ai toujours ressenti une sensation de sérénité, de quiétude et d’apaisement. Respectueusement, on ne peut que s’incliner devant ces forces de la nature dont on imagine les capacités destructrices.

Les habitants du Kamtchatka entretiennent une relation privilégiée avec la nature, qui est ici omniprésente. Mais sa rigueur et ses dangers exigent du promeneur une attention particulière et une bonne connaissance du milieu. Contrairement à celle de France, la nature du Kamtchatka n’est ni maitrisée ni contrôlée, encore moins vaincue. Les éléments naturels y sont à l’état brut et l’homme peut très bien en être la victime. D’ailleurs, dès novembre, tout s’endort avec l’arrivée de l’hiver : un épais manteau de neige recouvre alors tout le territoire et les forêts deviennent aussi inhospitalières et arides que des déserts.

A mon arrivée au mois de mars, 2 mètres de neige rendaient encore inaccessibles les sites naturels des environs de Petropavlovsk-Kamtchatski. Progressivement, en avançant vers l’été (qui est ici une notion tout à fait relative), la neige s’est mise à disparaitre et la nature a commencé à s’éveiller. Une autre menace, plus agressive que la neige et le froid, a alors rendu toute promenade dans les bois impossible. Affamés après une longue hibernation, les ours sont attirés par les différentes odeurs de nourriture qui émanent de la ville et rodent dans les alentours. Durant cette période, mieux vaut ne pas se risquer trop loin hors de la ville : la rencontre avec un ours est rare mais elle est souvent fatale. C’est du moins la remarque que m’a fait le recteur de l’Université juste après m’avoir fait promettre de ne jamais m’aventurer seul dans les bois. Au Kamtchatka, l’imprudence n’est pas de mise.

Clairement, une barrière naturelle s’est dressée pendant toute la durée de mon stage entre moi et la beauté du Kamtchatka telle qu’on peut nous la montrer à la télévision ou telle qu’on peut nous la décrire dans les livres. Ne disposant pas de moyens suffisants pour me payer le trajet d’hélicoptère jusqu’aux sites les plus remarquables, mon champ de vision s’en est trouvé considérablement réduit. Quoi qu’il en soit, je ne ressens aujourd’hui aucune amertume à avoir été entravé de la sorte par cette nature sauvage. A son contact, je suis même reconnaissant d’avoir éprouvé des sensations que peu de personnes ressentent encore dans ce monde : le sentiment d’y être une proie potentielle, la perception de son insignifiance face aux éléments, la prise de conscience de ses limites...

Autant de choses qui incitent à la modestie, à l’humilité et au respect de la nature.

Apparemment, ce respect a tendance à s’émousser chez les nouvelles générations, qui ont quelque peu perdu le contact avec la nature. Si les peuples autochtones de la péninsule (Itelmènes, Koriaks, Evènes) ont su vivre en harmonie avec leur milieu et ménager ses ressources pendant des siècles, le développement industriel du territoire des cinquante dernières années a engendré beaucoup de pollution.

Je dois dire que la ville de Petropavlovsk-Kamtchatski est particulièrement délabrée et sale : tous les jours, la fonte des neiges révèlent un peu plus les décharges sauvages qui jonchent les plages de l’océan ou les flancs des collines.

Beaucoup de jeunes Koriaks, Itelmènes ou Evènes, qui ont quitté les villages autochtones du nord de la péninsule pour les villes du sud dans l’espoir d’y étudier ou d’y trouver un travail, ont d’ailleurs tendance à jeter impunément leurs ordures dans la nature : c’est, à mon avis, un des aspects les plus regrettables de l’exode rural et de l’acculturation que connaissent ces peuples.

Grace au globe terrestre de la salle des professeurs de l’Université Vitus Bering, j’ai souvent l’occasion de me rappeler de l’endroit où je me trouve sur cette planète. Si loin de Moscou, si proche de l’Alaska. Je n’aurais jamais pensé avoir la chance un jour de vivre au Kamtchatka, où Pâques se fête avec 8 heures d’avance sur les Moscovites, où l’on peut voir le soleil se lever sur l’océan (impossible en France) et où les étoiles sont tellement plus brillantes qu’à Paris. Tout à la fin du continent eurasiatique. Ou au début.

Etant amateur de symboles par nature, je ne manquerai pas d’aller, à mon retour en France, tremper mes pieds dans l’Océan Atlantique en pensant à mes étudiants.

Photos de l’auteur 

par François BOYER

Комментарии (2)

  1. anton, 6 сентября 2015 в 21:59

    Merci François pour cette présentation. Je pars en Novembre pour travailler un an dans le parc des volcans du Kamchatka.

  2. VIEL-GLOTOFF, 15 ноября 2015 в 9:39

    Bonjour, super voyage bravo à vous d'être parti si loin. Je suis d'origine russe par mon père: Oulan-Oude près du Baïkal. Je n'y ai retrouvé mes racines qu'en 2005 un peu par hasard. J'ai écrit deux livres: Christophor Glotoff, l'homme du Baïkal, l'histoire de mon père et J'irai marcher sur tes terres, le retour chez moi en Sibérie.J'y ai de la famille, des amis et c'est devenu mon pays de coeur après 8 voyages là-bas.Il y a peu j'ai rencontré le fils d'Haroun Tazieff le grand volcanologue français. Frederic son fils est aussi passioné que lui! Il recherche un volcanologue ou un géologue russe pour un grand projet lié à nos deux pays. Mais il rêve du Kamtchatka t de ses volcans, il pense peut être finir sa vie dans cette région.Auriez-vous la volonté de vouloir rentrer en contact avec lui si je vous donne son mail? C'est un passionné amoureux fou de la Terre...mrci pour lui. Robert

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