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lundi, 23 septembre 2019
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Joël Chapron à propos de Faute d’amour et du cinéma russe

Aliona Sopina0:41, 15 septembre 2017OpinionsImprimer

Après Le Retour, Le Bannissement, Elena et Léviathan, Faute d’amour, le cinquième long-métrage du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev sortira en salle en France le 20 septembre. Faute d’amour, premier film de la compétition projeté lors de la 70e édition du Festival de Cannes, a remporté le prix du jury.

C’était le sujet de notre entretien avec Joël Chapron, responsable de l'Europe centrale et orientale chez Unifrance. Mais pas seulement…

Joel Chapron©MiguelBueno

Joël, le festival de Cannes de cette année était assez remarquable pour les films russes. Vous qui sélectionnez les films russes pour les festivals, étiez-vous prêt à avoir un tel résultat ?

Vous savez, pour les festivals, notamment les festivals internationaux, il y a ce titre de la pièce de théâtre de Jean-Marie Besset, « Ce qui arrive et ce qu’on attend », que j’aime beaucoup. Cette année, nous attendions Andreï Zviaguintsev, Sergueï Dvortsevoï, Sergueï Loznitsa, Roustam Khamdamov… Finalement le film de Dvortsevoï n’était pas terminé et le film de Khamdamov a été sélectionné au festival de Moscou (où son film « Le Sac sans fond » a obtenu le Prix d’argent de Saint-Georges). Il y a des gens qu’on attend et il y a des gens qui arrivent sans qu’on les attende, et le film Tesnota-Une vie à étroit de Kantemir Balagov, sélectionné à Un certain regard, c’est exactement ça.

Cette année a vraiment été une année très importante, avec deux films russes en compétition – Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev qui a obtenu le prix du jury et Une femme douce de Sergueï Loznitsa (il n’y avait pas eu deux films russes en compétition depuis dix ans). Même si le film de Loznitsa n’est pas considéré par les Russes comme un film russe, il y a de l’argent russe (le film est réalisé en coproduction avec plusieurs pays : la Russie, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Lettonie, la Lituanie), et, même s’il est tourné en Lettonie, toute l’action se passe en Russie, en langue russe : donc, pour nous, c’est un film russe. Donc la sélection est faite, je peux dire que je suis assez satisfait. J’ai quelques regrets, il y avait d’autres films que j’ai vus et que j’ai aimés, j’espère qu’ils seront à Venise.

Est-ce difficile de sélectionner les films ?

Non, pas particulièrement. En tout cas, les films de Zviaguintsev et Loznitsa sont honnêtement au-dessus de ce qu’on a vu cette année, et le troisième, le film de Kantemir Balagov, est vraiment quelque chose de très exceptionnel : c’est un film très fort, extrêmement bien joué,. C’est rare de voir des premiers films aussi bien faits que Tesnota-Une vie à l’étroit.

L'affiche du film de Zviaguintsev

On dit souvent que les films russes présentés dans les festivals donnent une image de la Russie et de sa société assez sombre, sinistre, désespérée… Qu’est-ce que vous en pensez ?

Ce n’est pas le Festival de Cannes qui fait les films, ce sont les metteurs en scène russes qui les font, c’est leur réponse à la société. Après, il y a une question à laquelle je n’ai pas de réponse : pourquoi les meilleurs films russes sont-ils des films durs, difficiles à regarder, et les films légers sont-ils cinématographiquement beaucoup moins forts ?

C’est peut-être parce que les films drôles, les comédies russes comme Nouvel An  ne sont pas destinés à la distribution à l’étranger ? En plus, les spectateurs européens ne vont pas les comprendre…  

J’ai une théorie là-dessus : si, par exemple, un distributeur français achète une comédie russe comme  Gorko ! ou Nouvel An  (« Elki » en russe), il faut qu’il investisse beaucoup d’argent, car c’est un film russe qui n’est pas facile à comprendre pour les spectateurs français. Et il faudra doubler le film en français, ce qui coûte très cher. En plus, il faudrait que le distributeur sorte du cercle habituel des spectateurs français qui voient les films de Zviaguintsev, Sokourov et Loznitsa, il faudrait aller conquérir un autre type de spectateurs. Pour faire sortir un film russe comme La Légende n°17 en France (pourquoi pas, d’ailleurs ?), il faut mettre des centaines des milliers d’euros dans le budget promotionnel. Et la seule chose que peut faire l’État russe, plutôt que de crier sur tous les toits que les films russes sélectionnés dans les festivals renvoient une image négative du pays, c’est mettre de l’argent dans la promotion des films russes à l’étranger.

Bon, l’État russe contrôle les films russes qui reçoivent de l’argent d’État. Pour obtenir un financement, il faut que les films traitent de sujets historiques ou patriotiques. Quel est votre avis ?

C’est compliqué, effectivement, et vous avez bien décrit la situation : c’est un système de contrôle d’État sur la cinématographie, mais sans garantir la diversité. Par exemple, le Centre national du cinéma français garantit la diversité, et c’est grâce à sa diversité que le cinéma français est si largement représenté dans tous les pays du monde. Il y a des spectateurs pour tous les types de films français. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe en Russie, où l’on ne finance que ce qui intéresse l’État et lui est profitable, en écartant le reste. Et c’est comme ça depuis de nombreuses années.

Si on parle de la distribution du cinéma français dans les autres pays d’Europe de l’Est et la CEI (les pays ex-soviétiques), quelle est la situation ?

On va dire qu’il y a, d’un côté, la CEI et, de l’autre, tous les autres pays. Pour ce qui est de la CEI, c’est essentiellement la Russie, qui représente un peu plus de 90% du box-office. C’est la Russie qui achète les films français et qui s’occupe de leur distribution dans les autres pays de la CEI : en Biélorussie, en Ouzbékistan, au Kazakhstan, en Géorgie… Et pas seulement dans les pays de la CEI : par exemple, 95% des films français qui sortent en salles en Ukraine (qui a quitté la CEI en 2014) sont aussi achetés par les distributeurs russes. Le Kazakhstan est en 2e position avec de nombreux cinémas en construction ou en rénovation, avec environ 5% du box office de toute la CEI, et puis tous les autres pays de la CEI qui représentent un peu moins de 5%. L’Ukraine, qui avait commencé à grimper avant la crise, représente environ 9% du box-office russe. Nous n’avons presque aucune influence sur la distribution dans ces pays : ce sont les Russes qui s’en occupent.

Et quels films français marchent le mieux en Russie ?

Il y a trois types de films français qui marchent : les comédies françaises classiques, les films de Luc Besson ou les films qu’il produit (en français ou en anglais) et, désormais, les dessins animés. Astérix, Ballerina, Mune, le gardien de la lune… ont tous très bien marché en Russie et nous avons entre 40 et 50 films français, coproductions comprises, qui sortent chaque année en Russie, malgré la crise. C’est qui a beaucoup baissé, en revanche, c’est le prix d’achat. Mais le nombre de films et le nombre de spectateurs restent sensiblement les mêmes.

Par contre, il n’y a que quelques films russes qui sortent chaque année en France. Pensez-vous que leur nombre va augmenter, si tant est qu’on en ait besoin ?

Pour être précis, il y a entre 2 et 6 films russes en moyenne qui sortent annuellement en France. Je ne dirais pas qu’on en a « besoin » (peut-être qu’il y a des spectateurs qui aiment voir particulièrement les films russes), mais la différence, c’est que le spectateur paye 10 euros et le distributeur entre 200 000 et 500 000 euros pour sortir un film, ce qui est un plaisir qui revient très cher. Et on revient ici au problème de l’argent et aussi au problème que la Russie doit également se préoccuper de l’exportation de ses films, soutenir cette exportation, pas de « certains » films, mais de tous les films. Par exemple, chaque fois qu’un film russe sort en France, c’est le distributeur qui paye tout – voyage, hôtel, interprète : c’est un gros investissement. Pour ce qui est d’Unifrance, chaque fois qu’un artiste français se déplace pour une avant-première, il y a une aide automatique. On a acheté 500 billets d’avion l’an dernier pour nos artistes !

Je voudrais revenir au film de Zviaguintsev. Quelles sont vos attentes ? Aura-t-il le même résultat que ses films précédents ?

Oui, je pense, car le nom de Zviaguintsev est déjà une certaine marque pour les spectateurs français. Léviathan a fini sa carrière avec 200 000 entrées : sur les 20 dernières années, le seul film russe qui ait attiré plus de spectateurs fut Mongol de Sergueï Bodrov. Je pense effectivement que Faute d’amour peut générer à peu près le même nombre d’entrées. C’est le 5e long métrage d’Andreï, et il faut souligner que, quel que soit le festival où il est sélectionné, il en revient avec un prix. Même Elena qui avait été sélectionné à Cannes dans la section « Un certain regard » en 2011 avait gagné un prix.

Faute d’amour est un film qui est plus proche d’Elena. Moi-même, je pense que Léviathan était difficile pour les spectateurs – je me souviens d’avoir vu pas mal de gens sortir de la salle. C’est une histoire lourde quand même…

Oui, Faute d’amour est l’histoire d’un couple et elle est plus proche d’Elena. Le thème de Faute d’amour est un sujet universel qu’on peut trouver partout – en France, au Japon…

 

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